Festival Belluard Bollwerk International

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Comment vous êtes-vous rencontrés avec Joël Maillard ?

Robyn Lescouët: En 2018, je travaillais sur une adaptation pour la scène d’une nouvelle de science-fiction de Stanislas Lem Comment le monde échappa à la ruine et Joël venait de sortir Quitter la Terre qui est un spectacle de science-fiction que je suis allé voir. Joël avait par ailleurs nommé sa compagnie Snaut comme le personnage du roman de Stanislas Lem « Solaris ».
En m’intéressant de plus près au travail de Joël, j’ai découvert que nous travaillions sur de nombreux thèmes communs et il faut dire que j’avais rarement rencontré dans le spectacle vivant un artiste avec qui partager mon intérêt pour la science-fiction, le rien, l’absence, le néant, le peu, l’échec, ou encore l’intervention d’un auteur dans son récit.

Comment décririez-vous le rôle de Joël Maillard?
La performance Unfortunately still without any title telle qu’elle sera montrée au Festival Belluard Bollwerk International sera la première d’une série où j’inviterai une co-performeuse ou un co-performeur différent·e à chaque fois à venir jouer à un jeu. Cet·te « invité·e » est donc une "joueuse" ou un "joueur" qui peut amener à chaque fois de nouveaux éléments à la règle du jeu que l’on élabore ensemble. La seule constante dans ce jeu est un système pour me déplacer à l’aveugle dans un espace. Comme tout bon·ne joueur·se, le·la co-performeur·se invité·e peut aussi tricher s'iel le veut et je ne le saurai pas, parce que j’ai les yeux bandés.

Comment renouveler le processus de cette pièce, entre les présentations, mais aussi au fil des minutes ?
Comme dans un jeu de stratégie, il y a d’abord une période où se posent des bases et une fois les positions prises, la tension augmente. Au contraire d’un jeu traditionnel il n’y a pas de gagnant·e, mais plutôt une tentative de perdre le plus tard possible. Pour cette première occurrence de Unfortunately still without any title, la règle du jeu inclut la fragilité d’édifices conçus par l’être humain qui, comme tout édifice conçu par l’être humain, seront amenés à s’écrouler. Pour les prochaines performances, les règles du jeu sont à écrire, à imaginer en conséquence des précédentes. Cette constante du système de déplacement à l’aveugle peut être essayée dans l’espace public, dans la nature… Le terrain et le contexte sont bien entendu des facteurs déterminants dans l’écriture de la règle du jeu. J’aimerais aussi beaucoup essayer sur des temps longs, la première tentative de système de déplacement à l’aveugle avait duré 2h30, je l’imagine très bien sur 8h ou 12h. C’est une expérience étonnante mais aussi très agréable d’agir sans voir, les présences et les sons s’exacerbent, on perd la notion du temps.

L'OuLiPo (Perec) et leurs règles vous ont-ils inspirés durant le processus ?
Et bien non ! Mais il est vrai que le système d’écriture d’une règle puis de sa mise en jeu ou la notion de « contrainte » sont des processus très oulipiens. Et je partage sûrement le même attrait pour l’expérience et le jeu que les pratiquant·e·s de l’OuLiPo.

Comment tenir une performance dirigée par le hasard ?
Je ne sais pas… c’est tout ce que l’on attend du hasard d’ailleurs de ne pas savoir… Au début Unfortunately still without any title était un non-titre provisoire, aujourd’hui c’est un non-titre évident, puisque la performance propose une série d’expériences qui ne pourraient trouver leurs titres qu’une fois les expériences éprouvées. J’étais longtemps très soucieux de devoir nommer cet assemblage de gestes simples qui vont se confronter dans une forme hasardeuse. En taxonomie un organisme vivant prend souvent le nom de celui ou celle qui l’a découvert, cela me pose une vraie question, cette forme de conquête par l’humain·e. Je n’ai pas prévu de conquérir quoi que ce soit et je laisse le soin au hasard d’inspirer un titre subjectif au public. Le hasard me pose aussi la question de la durée, je pourrais écrire une règle qui définirait un événement interrupteur de la performance, et avant de commencer je ne saurais si elle durerait 6 heures ou 30 secondes. Il faut avouer que cela rendrait la programmation d’un tel « spectacle » assez compliquée. Je suis fasciné par la démarche de Roman Signer qui assume que sa production, son œuvre puisse être un événement simple et très bref de quelques secondes. Cela pose de vraies questions sur les formats, tous ceux que l’on ne s’autorise pas ou qui ne trouvent pas de place dans le paysage culturel, on se prive sûrement de belles expériences par standardisation. Et heureusement que des organisations comme le Festival Belluard Bollwerk International sont prêtes à accueillir des projets dont la forme finale est encore inconnue ou hasardeuse.

En quoi le public sort-il détendu de la performance alors que la tension y augmente du fait des risques ?
J’ai peut-être vu trop de spectacles où on crie et on souffre sur scène, et mon passif qui est autant dans les arts visuels et graphiques que dans les théâtres m’encourage à voir le plateau comme un format abstrait et reposant. J’aime utiliser cet espace pour créer des formes assez minimales, agencement de sons et de gestes simples en étant très attentif aux contre-formes et aux vides. J’aime beaucoup imaginer qu’autour d’un·e ou deux performeur·se·s sur un plateau vide, il y a tout ce volume d’air dans lequel se mélangent les pensées et sensations de l’assemblée. Comme si cet air libre permettait la circulation et le flottement des idées.
Unfortunately still without any title met aussi le public face à une forme de fatalité et il me semble que si aujourd’hui on a une conscience assez culpabilisante des très très très nombreux problèmes de notre époque, il est parfois assez libérateur de se dire qu’on a le droit de baisser les bras, d’accepter une fois de temps en temps, qu’on n’y peut pas grand-chose le temps de ce passage contenu entre la naissance et la mort. Observer et accepter, un temps, en espérant que ce repos puisse nous permettre de nous engager à nouveau.

Comment gérer l'absence de contrôle pendant une présentation en tant que performeur ?
Comme dans la vie ! Le contrôle n’est excitant que dans l’urgence, quand il se situe entre l’instinct et le réflexe, quand il fait appel à notre capacité d’improvisation, quand il répond à la surprise. Je crois que si j’écris mes performances de cette façon et si j’y invite des co-performeur·se·s et que nous travaillons sans répétition, c’est aussi pour être sûr de ne pas vraiment savoir à l’avance comment ça va se passer. Il m’est beaucoup plus angoissant de devoir reproduire sur scène une action que je contrôle en répétition que de partir à la rencontre du hasard. On a souvent l’habitude de coller l’étiquette expérimentale sur des pratiques difficiles à classer, dans cette performance, j’invite réellement le public à observer l’expérience pour la première fois, d’ailleurs je ne saurai moi-même pas à quoi elle ressemble puisque mes yeux ne la verront pas.

Quel est votre rapport au thème de cette année, l’impact ?
L’impact est vraiment un événement attendu de cette performance. Il pourra arriver de différentes façons, brusquement ou lentement. Parfois on le verra arriver, parfois on passera juste à côté. Il y un suspense lent qui se met en œuvre assez proche du film catastrophe comme Godzilla qui s’approche doucement d’un immeuble ou un astéroïde qui fonce sur la Terre. Mais contrairement aux films catastrophes personne ne pourra faire en sorte d’éviter l’impact. L’impact c’est aussi ce moment où le public rencontre une performance, les artistes suivent une trajectoire pendant plusieurs mois et vient ce moment où iels touchent enfin le public et l’impact peut être absorbant, aimant, explosif, bruyant ou sans effet notable…

Quel impact espérez-vous avoir avec votre projet ou avec votre pratique artistique ?
Ma conscience écologique répondrait : le moins d’impact possible… En réalité j’assume depuis peu de temps le fait de montrer un geste aussi simple, à la fois extrêmement symbolique de mes obsessions mais avec lequel je refuse de livrer un sous-texte. Le milieu du spectacle vivant avec son système de production sur 2-3 ans nous force à savoir absolument pourquoi on fait quelque chose, c’est parfois stérilisant, il faut être très sûr de soi, de ce que l’ont construit, alors que moi je suis assez convaincu que la beauté et la poésie sont de purs accidents. J’aimerais juste dire : « je voudrais essayer un truc, viendrez-vous ? Soyez à l’heure ça n’arrivera qu’une fois et on verra bien ! »