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Pourquoi avoir choisi de travailler sur le sujet des masculinités ?

Jonas Gillmann et Alessandro Schiattarella:Actuellement, on parle beaucoup de la crise de la masculinité*. Pour nous, cette crise n'est pas nouvelle - nous sommes liés par le fait que nous vivons cette crise depuis notre enfance. Pour nous, la crise est causée par l'absence de modèles masculins* non hégémoniques. Dans nos parcours respectifs, nos modèles étaient en fait toutes des femmes*. Les hommes doux et empathiques* qui ont un caractère modèle sont stigmatisés dans cette société.
Nous avons fait connaissance par hasard. Tous les deux avons été confrontés à la question des qualités que nous devions posséder pour être des modèles pour les autres. Nous pensons que nous sommes finalement réunis par le désir de changement - qui, soit dit en passant, est aussi le titre d'un livre de Bell Hooks - The Will to Change. Men, Maculinity, and Love - c'est l'une de nos principales références pour le projet.

Pourquoi désignez-vous les masculinités par le pluriel ?
Une masculinité* unique n'existe pas. Cependant, nous pensons qu'il existe déjà une forme particulière de masculinité*, qui est bruyante, dominante et sur-représentée partout. C'est pourquoi nous la désignons comme hégémonique. Beaucoup d'hommes* souffrent aussi à cause des représentants de ces masculinités* hégémoniques. C'est pourquoi il est d'autant plus important pour nous de montrer des masculinités* alternatives - et de les désigner par le pluriel. Nous avons aussi commencé à écrire le terme homme* qu'avec un astérisque, pour souligner que la catégorie homme* est une construction sociale. Mais cela ne veut pas dire qu'elle n'est pas "réelle" et qu’elle n’a pas de répercussions "réelles".

Quels sont les principaux stéréotypes imposés par la masculinité dominante ?
Prenons le regard masculin*, par exemple. Le cadre culturel (dominant) dans lequel nous grandissons enseigne aux hommes* - du théâtre classique à la pornographie contemporaine - à objectiver le corps féminin*. C'est une exigence sociale à laquelle on doit correspondre pour être reconnu comme un homme*. Ainsi, la masculinité* est produite littéralement comme un acte, comme quelque chose d'actif, comme un "Fais-le!". L'exemple du regard masculin* montre aussi à quel point ces stéréotypes sociaux peuvent être intériorisés. Comprendre la construction du regard est une chose, mais changer le regard en est une autre. De plus, la plupart des stéréotypes masculins*, comme le fait d'être actif ou de ne montrer aucun sentiment autre que la colère, sont socialement récompensés.

Pourriez-vous expliquer votre approche pour préparer la pièce et nourrir votre réflexion ?
Les conversations entre nous et avec notre entourage sont devenues une source majeure pour la performance. La forme "conversation" est désormais également au centre de la structure de la performance. Les relations de genre et de pouvoir deviennent très tangibles au cours des conversations. Notre réflexion sur la forme et le déroulement des conversations sont ainsi devenues un élément central de la construction et du déroulement de la performance.

Qu'est-ce qui vous a amené à utiliser de la musique pop pour réfléchir au thème du rejet ?
Ce qui est passionnant dans la musique pop, c'est la façon dont les sentiments et les structures sociales vécus individuellement se recoupent ici. Lorsqu'on écoute de la musique pop, les frontières entre l'intimité et le domaine public, entre le privé et le politique deviennent encore plus fluides qu'elles ne le sont déjà.

Y a-t-il de la violence dans la musique pop?
Bien sûr, comme partout ailleurs. Mais là, nous ne nous intéressons pas nécessairement aux hommes* violents dans les clips vidéo. Il s'agit plutôt de comprendre la violence structurelle dans laquelle nous sommes également impliqués. Seline Kunz, qui fait la musique de Rejected sous le nom de Lena Fennell, a co-publié l'étude préliminaire Frauenanteil in Basler Bands en 2018, avec entre autres Helvetiarockt. L'une des principales conclusions de l'étude préliminaire est que la musique pop est un domaine dominé de manière flagrante par les hommes* - dans la région de Bâle, en Suisse et à l'étranger. Cependant, l'étude montre également que la promotion des femmes dans la musique pop entraîne une professionnalisation et une amélioration de la qualité. Elle donne pour ce faire des recommandations concrètes pour agir afin d'améliorer l'égalité des chances. L'étude montre que le problème de l'inégalité structurelle est aigu dans la musique pop. Mais quelque chose peut certainement changer.

Pourquoi s'être intéressés à ceux qui propagent la violence ?
En fin de compte, nous interrogeons le "persécuteur" qui est en nous. Être socialisé en tant qu'homme* dans une société patriarcale signifie qu'on apprend que la violence est une véritable option d'action. Il n'est pas si facile de percevoir et d'admettre où et à quelle fréquence son propre comportement devient violent. Mais ce n'est qu'une fois qu'on reconnaît sa propre implication dans les structures patriarcales qu'un comportement violent peut aussi être rejeté.
"Rejected" est utilisé selon deux sens: nous faisons référence au moment émotionnel du rejet et au fait que dans de telles situations stressantes, il est essentiel de ne pas recourir aux attitudes masculines traditionnelles. Ce comportement potentiellement violent doit être activement rejeté - sinon l'homme* le plus amical et le plus compréhensif peut devenir violent.

Pourquoi vous être inspirés des mouvements de danse des boys band?
Nous prenons les chorégraphies de la culture pop et de la culture quotidienne comme source d'inspiration pour comprendre le thème de la masculinité* comme une réalité physique. Les chorégraphies de la culture pop, cependant, connaissent une forte abstraction dans notre performance. Nous travaillons actuellement avec deux modèles centraux qui renvoient à la musculature, "tirer" et "lâcher prise". "Tirer" et "lâcher prise" sont des abstractions qui désignent toutes deux un mouvement spécifique et peuvent être considérées en termes de contenu.

Quelle place est donnée aux émotions pendant la performance, émotions qui sont d'ailleurs souvent rejetées par les théories masculinistes?
Nous arrivons sans cesse au point où les émotions deviennent la charnière centrale pour faire tomber la masculinité hégémonique* dans l'oubli. C'est pourquoi, dans Rejected, nous sommes soucieux de montrer sur scène une masculinité* plus douce, plus vulnérable et émotionnellement complexe.
En fin de compte, les hommes* eux-mêmes souffrent énormément de la logique patriarcale. Devoir tout contrôler en permanence, devoir s'affirmer, être puissant, bruyant et fort - cela ne permet plus de ressentir quoi que ce soit. Nous sommes donc certains que si les hommes* renonçaient à leurs privilèges, ils gagneraient en capacités relationnelles et émotionnelles. C'est pourquoi les hommes* peuvent également envisager la fin du patriarcat en toute confiance!

Quel est vote propre rapport à la masculinité?Nous ressentons tous les deux ce malaise entre les exigences sociales de la masculinité* et notre propre expérience. Le cadre social est très étroit. Nous en sortons constamment - et nous le ressentons. Le simple fait de complimenter d'autres hommes* peut énerver! Une telle chose n'est pas prévue dans le schéma classique de la masculinité*.

Avez-vous été confrontés à des pressions au sujet de la masculinité dans vos parcours professionnels? Dans votre pratique artistique? Dans la danse?
Merci pour cette question! Au contraire, il y a tant de portes qui s'ouvrent à nous uniquement en raison de notre sexe. Cela commence par le fait que, selon la situation, la parole d'un homme* reçoit plus d'attention et de poids que celle d'une collègue. Et même dans le contexte actuel: que signifie le fait que notre critique de la masculinité* reçoit relativement beaucoup d'attention - alors que le féminisme de nos amies est tenu pour acquis? En même temps, nous ne voulons pas tomber dans un fatalisme qui réduit toutes les carrières à des structures. En particulier dans les arts de la scène, il y a tant de grand·e·s artistes*, curatrices et curateurs*, productrices et producteurs* qui créent quotidiennement des réalités sensibles au genre.

Quel est votre rapport au thème de cette année, l'impact?
Hahaha, qu'est-ce que l'impact a à voir avec la virilité ? Nous nous intéressons aux stratégies pour sortir du modèle patriarcal. Quel est le contraire d'impact, existe-t-il quelque chose pour désigner la réduction de l'impact? Pour notre sujet, par exemple, cela pourrait être un encouragement à la retenue. L'impact serait alors que les hommes* se permettent de donner plus d'espace aux gens qui ne sont pas des hommes cis-. Ou que les hommes* se permettent d'écouter et apprennent à retenir l'impulsion de contrôler une situation.

Quel impact espérez-vous avoir avec votre projet et plus généralement avec votre pratique artistique?
En théorie, on parle beaucoup actuellement des masculinités qui occupent un rôle de soin, d'entraide ou d'écoute. Peut-être que notre impact peut être le doute. Si nous pouvons déclencher un doute avec la performance, qui pourrait demander, par exemple, combien d'hommes* occupent un poste de soin dans notre environnement et si cela est satisfaisant, ce serait déjà avoir un très bel impact.