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Comment définiriez-vous la féminité?
Madeleine Fournier: La féminité est pour moi l’ensemble des attributs et comportements censés appartenir et représenter le genre féminin. Je m’intéresse davantage à la notion de principe féminin qui n’est pas réservé à un genre ou une catégorie. La nature est un principe féminin, c’est la capacité de générer, régénérer, de sans cesse donner lieu à la vie.
J’envisage les principes féminin et masculin comme complémentaires. Notre culture et notre éducation nous pousse à inhiber certaines qualités et sensibilités en fonction de notre genre, mais il est libérateur pour les hommes de réveiller leur féminité et pour les femmes leur masculinité, car ces principes sont en chacun·e de nous.

Quel est le rapport entre danse et retour à la terre?
Danser a toujours été en lien avec la terre au sens de la Terre comme astre. Le rapport à la gravité est la première chose que l’on expérimente quand on danse, le poids du corps, le corps qui retombe, qui se repousse. C’est toute une musicalité qui s’écrit dans cette relation entre corps, gravité et sol.
Pour Labourer, c’est par le rythme et ses variations (binaire, ternaire, continu, discontinu, cyclique, répétitif) qu’une multiplicité d’analogies entre danse et terre sont apparues. Il m’a semblé évident de lier la notion de groove (de jeu sensuel entre le rythme de la musique et le rythme de la danse) aux cycles de la nature, au mouvement de la vie ainsi qu’au rythme que l’humain impose à la terre.

Qu'est-ce que le pas de bourrée? Quelle place prend-il dans votre chorégraphie?
Le pas de bourrée est un pas qu’on retrouve dans de nombreuses danses de styles, d’époques et de géographies différentes. Il s’agit simplement de trois pas effectués de manière plus ou moins différente selon le style : danse classique, contemporaine, jazz, house, bourrée à 3 temps. Le pas de bourrée est le point de départ de ma recherche. Ce pas me permet de traverser à la fois des danses issues de cultures dites populaires et dites nobles. En posant ce pas comme figure archétypale du pas de danse, il devient une sorte de colonne vertébrale.
Pour cette pièce, j’ai pratiqué la bourrée à trois temps, danse traditionnelle auvergnate, ainsi que la house, danse urbaine proche du hip-hop. Ces deux danses sont très différentes dans leur groove et leur répertoire musical, mais elles ont en commun un rapport fort au social et à la musique. Pour moi, il était nouveau de pratiquer ce genre de danses dans le cadre d’un projet de création, j’ai eu envie qu’elles déplacent mon langage chorégraphique, notamment en explorant la relation de dépendance et d’indépendance au rythme.

Vous intégrez des projections dans votre spectacle, d'où viennent-elles?
Il s’agit de La croissance des végétaux, film de Jean Comandon qui date de 1929.
Ce film est à la fois un film scientifique et un film expérimental. C’est-à-dire que son objectif est de comprendre le processus de croissance des végétaux, et ceci grâce à la technique cinématographique, le stop motion qui capture les mouvements des végétaux invisibles, car trop lents pour l’œil humain. Le stop motion permet ensuite, par la vitesse, de rendre visible ces mouvements.
Ce film me vient de la collection personnelle de mon père (Dominique Willoughby, cinéaste expérimental) qui a un jour sauvé un certain nombre de films scientifiques destinés à être jetés lorsqu’est arrivé le support numérique. J’ai choisi ce film en particulier, car j’ai été émue par ces mouvements de vie des plantes. Je trouvais aussi intéressant d’assister en même temps aux mouvements organiques de ces plantes et au mouvement mécanique du projecteur cinéma.

C'est votre premier solo, comment l'avez-vous préparé? L'approche est-elle différente quand on est seul·e?
J’ai commencé ce solo sans avoir pour objectif de faire une pièce. Il s‘agissait au départ de prendre du temps pour être seule dans le studio, dans le travail, m’observer dans ma manière de faire, me reconnecter au désir et au besoin profond de faire de la création. Il s’est écoulé deux ans à partir du moment où j’ai eu envie de commencer cette recherche et la finalisation de la pièce. J’ai cependant été très entourée pendant le processus, et plusieurs personnes ont participé à la fabrication. Je n’envisage pas de fabriquer entièrement une pièce seule, c’est la relation avec le regard et les propositions des autres qui est nourrissante. Par contre, je sais aujourd’hui que j’ai besoin de passer par ce processus de solitude, de réflexion, de pratique personnelle, de me connecter avec le désir profond pour pouvoir partager ensuite avec des collaboratrices et collaborateurs.

Quel est votre rapport au thème de cette année, l’impact ?
Quand j’imagine un impact, je pense immédiatement à la résonance de cet impact. Un impact est bref, mais la résonance peut être longue. C’est probablement ma nature contemplative qui me fait regarder les choses sous cet angle.

Quel impact espérez-vous avoir avec votre projet ou votre pratique artistique ?
J’espère justement que la pièce puisse résonner, faire écho, agir dans l’inconscient. C’est comme ça que nous avons construit Labourer, en trois temps. Il faut se laisser porter par chaque scène en acceptant de ne pas tout saisir pour qu’à la fin, peut-être, lorsque chaque élément aura été déplié, un réseau de sens émerge.