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Quelle est votre relation à la ville d'Alep ?

Mohammad Al Attar: Je ne viens pas d'Alep, mais de Damas. Alep est l'une des deux grandes villes de Syrie, et était considérée comme la capitale économique de la Syrie. La raison pour laquelle j'ai choisi Alep comme sujet de la performance est qu'elle raconte selon moi l'histoire de toute la Syrie ces dernières années. Avant la révolte, pendant celle-ci, jusqu'à la chute d'Alep et sa destruction. Je connais bien Alep, je m'y suis rendu plusieurs fois, j'ai plusieurs bons amis qui en sont originaires, mais ce n'est pas ma ville natale. Alep incarne l'histoire contemporaine de la Syrie, particulièrement les sept-huit dernières années de guerre. Voici ma relation à Alep, et elle incarne la révolution syrienne et la guerre.

Comment avez-vous rencontré les personnes qui racontent leur histoire d'Alep ?
Après avoir décidé de faire ce projet, j'ai travaillé avec une équipe de chercheuses, chercheurs et d’intervieweuses, intervieweurs. Nous avons décidé de rencontrer beaucoup de personnes. Actuellement nous avons dix témoignages de dix personnes, mais nous avons interviewé environ trente personnes. Pour moi, le but était de représenter la diversité de la ville. Alep est une ville très riche dans sa texture sociale, elle est très diversifiée. Il y a des personnes de différentes ethnies, qui sont originaires de six régions ; on y trouve des Kurdes, des Arabes, des personnes qui viennent de Turquie, il y a des Arménien·ne·s, des Assyrien·ne·s, des Chrétien·ne·s, des Orthodoxes... C'est donc très diversifié et riche. L'objectif était d'essayer autant que possible de refléter cette richesse culturelle avec des personnes qui venaient de différents quartiers, qui avaient des origines culturelles différentes. On avait aussi pour soucis de représenter les générations et les genres. On voulait représenter la nature complexe de la ville.
Pour chacun·e d'entre eulles, il y avait une question clé : "pouvez-vous nous parler de votre lieu le plus cher à Alep ? Le lieu qui représente selon vous toute la ville, à l'exception de votre maison". C'était le point de départ de toutes les interviews.
Les personnes que j'ai rencontrées vivent partout dans le monde, car les entretiens se sont déroulés après ce qu'on appelle "la chute d'Alep", quand le régime et ses allié·e·s ont pris la ville. Après cet événement, beaucoup de personnes ont quitté la ville. Certain·e·s avaient déjà quitté la ville ou avaient fuit l'arrivée de la guerre, d'autres étaient parti·e·s parce qu'iels étaient menacé·e·s par la police ou à cause de la dureté de la vie. Donc les personnes rencontrées vivent soit toujours en Syrie, mais plus à Alep, soit dans d'autres pays comme en Turquie ou en Europe. Nous n'avons pas cherché des personnes qui vivent à un endroit précis, mais qui sont originaires d'Alep et y vivaient, et qui avaient besoin de dire des choses qui nous paraissaient intéressantes.
Avec mon équipe, nous avons trouvé ces personnes en les cherchant parmi les ami·e·s d'ami·e·s et les contacts. Naturellement, nous avons d'abord commencé avec des personnes que nous connaissions et ensuite cela fait boule de neige. Et ce n'était pas très difficile pour nous car nous sommes Syrien·ne·s! Nous avons un réseau qui rend cela facile. Et je pense que pour les personnes c'était plus facile de se confier à nous parce qu'elles savent qu'on connait leur histoire et qu'elles n'ont pas besoin de tout expliquer. Parfois, raconter à quelqu'un·e qui ne connaît pas ta situation où il y a beaucoup de souffrance peut être compliqué. Je pense que la dynamique est plus simple lorsque les deux personnes qui échangent viennent du même contexte et partagent beaucoup de choses.

Pourquoi avoir décidé de demander à des actrices et acteurs de raconter ces histoires, alors qu'iels n'ont pas de liens avec Alep ? Comment les avez-vous choisi·e·s ? Y avait-il des critères spécifiques ?
Nous faisons après tout partie du monde théâtral. Nous devons donc aussi penser à adopter une approche artistique et créative. Nous ne nous intéressons pas seulement à présenter fidèlement la réalité, nous ne sommes historiens et journalistes. Nous avons nos propres outils. Par nos propres moyens nous pouvons nous demander comment refléter la réalité mais aussi rendre empathique notre matériel artistique.
La solution était de trouver des actrices et acteurs qui viennent des villes et des pays où nous jouons. Grâce à eulles, nous pouvons transmettre les histoires. C'est aussi une manière de créer à chaque fois une relation spécifique entre le nouveau contexte et le contexte Syrien. Entre la nouvelle ville et Alep. On cherche simplement de bonnes actrices et de bons acteurs.

Dans cette pièce, la chance est ce qui amène le public à découvrir un endroit spécifique d'Alep. Est-ce une manière de reproduire le phénomène de la flânerie en ville, qui amène à se promener sans but et à découvrir des choses par hasard ? Si oui, pourquoi avoir choisi d'utiliser ce procédé et pourquoi ?
Tout à fait. Je ne connais pas ce phénomène mais c'était la même idée de départ: découvrir les choses par hasard. A chaque performance, il n'y a que dix spectatrices et spectateurs. La plupart du temps, le public ne connait pas Alep. Nous les invitons à visiter Alep, à se rapprocher de la ville grâce à l'histoire qu'une personne fait de sa relation à un lieu. Nous pensons que c'est comme la vie en général: vous choisissez un chemin que vous ne connaissez pas. Vous le choisissez sur une intuition, sur un sentiment mystérieux. Une fois que vous êtes face à cette énorme carte d'Alep que vous ne connaissez pas et où vous n'êtes jamais allé·e·s, vous faites un choix et vous devez l'accepter pour voir ce qu'il y a derrière.

Comment la carte aide à entrer dans les souvenirs qui sont partagés ?
L'essentiel est en fait ce que transmettent les actrices et les acteurs. L'important est surtout les histoires et les témoignages. Mais la carte est importante parce que je pense qu'elle entretient une relation avec les histoires des personnes. Nous ne parlons pas des histoires officielles et des récits objectifs. Pour les interviewé·e·s, ces histoires symbolisent ce qu'il leur reste de souvenirs de la ville. La majeure partie des lieux dont nous parlons sont aujourd'hui totalement détruits ou sont transformés à cause de la guerre, ou encore vont changer du fait de la reconstruction. Ces lieux ne seront pas les mêmes dans le futur. Donc ce qui reste de ces lieux, comme ce qui reste de la ville en fait, ce sont seulement ces histoires. Et c'est pourquoi ces histoires sont importantes pour les personnes parce que c'est ce qui reconstruit la ville pour elles et ce qui maintient la ville vivante pour elles. Donc cette carte qui apparaît au début annonce ce qui se passe pendant le spectacle. C'est un moyen, une tentative de cartographier la ville grâce aux histoires. C'est le pouvoir des récits personnels pour reconstruire ce qui est perdu. La carte est une sorte d'invitation au public à reconstituer la vraie carte d'Alep à travers les histoires. Ensuite, les spectatrices et spectateurs pourront visualiser Alep depuis leur propre point de vue, parce qu'iels ont des histoires précieuses et intimes. Ainsi, leur esprit et leur imagination peuvent construire ou dessiner la ville.

Une partie importante de la performance s'appuie sur la voix. Quel rôle joue la voix face à l'absence ?
La voix est une sorte de rappel du dilemme des Syrien·ne·s. Iels ont beaucoup traversé. Et de mon point de vue, sans obtenir une reconnaissance décente de la part du reste du monde. Je pense que l'une des souffrances les plus douloureuses pour les Syrien·ne·s est que la guerre n'a pas été entendue. Et je pense que ce projet permet d'accorder une plus grande place à cette guerre en utilisant le dispositif du tête-à-tête, en transmettant des témoignages privés et aussi en choisissant de garder la vraie voix des personnes sur les enregistrements. Je pense aussi que les voix renversent l'absence et la distance. Parce que ce que nous faisons dans le spectacle, c'est confronter le public à l'histoire intime d'une personne qu'il ne voit pas. C'est une sorte de rappel de la situation syrienne en général.

Pourquoi avoir choisi de raconter ces histoires en face-à-face plutôt que de les dire directement à un large public ?
Parce que nous voulons souligner, également en montrant cette absence, que chaque histoire compte, chaque personne compte, chaque expérience compte. Nous voulons que la spectatrice ou le spectateur soit confronté·e à ces histoires, mais qu'iel s’en approche de manière décente. En général, ce que les gens savent de la Syrie et de l'histoire moderne de la Syrie est ce qu'ils savent des médias, et c'est très différent de la réalité, qui est plus dure et brutale. Nous disons donc, regardons au-delà de cela. Pour moi, quoi de mieux que d'avoir ce moment intime lorsque vous êtes assis, en vous concentrant sur un récit personnel d'une personne très spécifique qui parle de son histoire profonde. Personnellement, je crois que tout récit personnel peut apporter beaucoup. Dans cette performance, les dix témoignages parlent autant de dix lieux spécifiques avec des détails très personnels, qu'ils parlent des transformations politiques, sociales et économiques qui se produisent à Alep, en Syrie et même au Moyen-Orient ces dernières décennies. C'est encore une fois le pouvoir de ces histoires, plus elles sont intimes et détaillées, plus vous apprenez à connaître les choses d'une manière plus profonde et humaniste.

Quel est votre rapport au thème de cette année, l'impact ?
Pour moi, en général, je ne sais pas ce qu'on entend par "impact". Il existe différentes interprétations.
Je ne suis pas ce genre de personne qui peut gérer de façon neutre la transformation incommensurable de sa patrie. Je suis directement affecté par ce qui se passe. Pour moi, "l'impact" a toujours été d'essayer de partager mes questions de manière neutre parce que je n'ai pas de réponses à beaucoup de ces questions et que je ne pense pas que l'art et le théâtre soient habilités pour présenter des réponses et pour dialoguer sur de telles questions auxquelles nous sommes confronté·e·s aujourd'hui. Pour moi, le plus important est donc d'essayer de construire une approche dans laquelle nous sentons que nous partageons vraiment beaucoup plus que ce que nous pensons et d'essayer de faire de ma question - notre question en fait, en tant qu'équipe - une question à laquelle nous pouvons faire participer le public, pour encourager le public à regarder notre contexte différemment.
Nous venons d'un endroit qui est confronté à beaucoup d'ignorance, de stéréotypes, de clichés sur notre partie du monde et sur ce qui s'y passe. A cause de ce qui est en train de se passer, je pense qu'il y a vraiment une énorme partie du monde qui change et qui se dirige malheureusement de plus en plus vers une réalité sombre. C'est pourquoi je pense qu'il est important de partager ces questions et d'essayer d'impliquer le public pour (se) poser ces questions ou pour essayer d'aller un peu plus loin - mais je ne pense pas que j'encourage et pousse le public à regarder avec attention un contexte lointain. Je pense que je demande au public de regarder plus en profondeur et de poser des questions sérieuses sur un contexte qui est aussi le sien. Je pense que si le monde d'aujourd'hui n'était pas dans un moment aussi horrible sur les plans éthique et politique, la tragédie syrienne ne se prolongerait pas comme ça. Je veux que le public réfléchisse à cela et ne considère pas seulement qu'il s’agît d'un dilemme qui se pose à des gens que nous ne connaissons pas et qui sont loin géographiquement. Cela fait partie d'un phénomène mondial qui les touche ou qui les touchera très bientôt. C'est donc le genre d'impact que j'espère. Je veux que les gens commencent à penser que ce qui se passe maintenant fait partie d'une réalité politique et économique corrompue dans laquelle nous vivons toustes.